Il y a quelques années déjà, j’ai fait la connaissance d’Amir. Un garçon séduisant qui comptait énormément pour moi. Notre relation a duré 5 ans mais elle n’était pas de tout repos surtout les deux dernières années. On s’acharnait à rester ensemble alors que rien n’allait plus. On s’accrochait à de magnifiques souvenirs et à une vie qui n’était plus la nôtre.
« Les débuts ont toujours un charme inexprimable» disait Molière et c’est vrai. Avec Amir, toutes les premières fois étaient exceptionnelles : premier baiser, première baignade, première sortie en boîte, première dispute, premier « je t’aime » … et première relation sexuelle.
On avait attendu deux ans et demi avant de passer à l’acte. Mais depuis, il était devenu complètement paranoïaque et sa jalousie frôlait l’agressivité. Pourtant, il savait très bien que je n’étais pas du genre à fréquenter les bars ou à avoir beaucoup d’amis. Ma vie tournait principalement autour de lui jusqu’au jour où on a décidé de tout arrêter. C’était devenu invivable pour les deux.
Je ne me suis pas trop attardée sur la rupture, elle était prévisible. Une page se tourne et une autre s’écrit.
Un mois après son départ, j’ai découvert que j’étais enceinte de lui. C’était la descente aux enfers. Je n’ai pas osé lui en parler de peur d’être traitée de « traînée » mais aussi parce que nos rapports étaient toujours protégés. Les chances pour qu’il me croie étaient vraiment minimes et j’ai estimé que j’étais responsable de cette grossesse et que je devais l’assumer toute seule.
C’était déjà très difficile de réaliser l’ampleur du problème, je ne suis pas mariée et je ne peux évidemment en parler à personne, pas même à mes amies qui m’auraient sans doute jugée.
Le gynécologue m’avait annoncé que j’étais à 11 semaines d’aménorrhée, ce qui représente 9 semaines de grossesse environ. Si je voulais faire une IVG (interruption volontaire de grossesse), il fallait que je le fasse au plus vite parce qu’après, je devais garder le bébé. L’avortement en Tunisie étant pratiqué jusqu’à trois mois de grossesse.
Ça n’a l’air de rien un avortement, mais je l’ai très mal vécu. La première semaine du troisième mois, l’embryon devient fœtus, c’est donc un mini bébé que j’avais dans le ventre et qui poursuivait tranquillement sa croissance. C’était le bébé d’Amir. Je voulais l’appeler mais je n’ai pas pu. La culpabilité me rongeait et la peur de sa réaction me freinait à chaque fois.
Le soir, je m’allongeais sur mon lit et je mettais mes mains sur mon ventre. Je souriais bêtement puis je pleurais à chaudes larmes comme une enfant. Ça devait être l’instinct maternel. L’idée de me séparer de ce petit être m’attristait au plus haut point. J’avais l’impression de tuer quelqu’un, de commettre un crime irréparable mais en même temps, il était impossible de le garder.
Les nausées étaient fréquentes et j’étais de plus en plus mal. Quand ma mère me disait que j’avais pris un peu de poids, je prétextais une boulimie passagère due au stress des examens.
Autre souci, il me fallait de l’argent, beaucoup d’argent, parce que je n’avais plus droit à une IVG médicamenteuse qui coûte environ 150 dt et qui est réalisée jusqu’à la cinquième semaine de grossesse.
Il me fallait donc une IVG chirurgicale et 500 DT en poche. Là encore, le problème était de taille. J’ai lu sur internet que les femmes enceintes pouvaient pratiquer cette intervention gratuitement dans le planing familial. Mais comme c’était une relation hors mariage, j’ai préféré ne pas prendre le risque. J’avais peur du regard de la société, je ne voulais pas être jugée et je ne savais si j’étais prête à en parler à un psychologue, un gynécologue et des sages femmes. En tout cas, ce sont les étapes à suivre pour avorter au planing familial.
Il me fallait donc une clinique et de l’argent. Je voulais appeler Amir, mais encore une fois, je ne l’ai pas fait. J’appelle une amie, et je lui demande de me prêter la somme voulue sans trop m’attarder sur les détails.
Je prends rendez-vous dans une clinique et je pars le surlendemain sur place, les jambes lourdes et le cœur brisé.
Techniquement, une IVG chirurgicale, consiste à dilater le col de l'utérus à l'aide de médicaments (les mêmes que ceux utilisés dans l'IVG médicamenteuse, puis à en aspirer le contenu à l'aide d'une sonde. Le geste n'a pas de difficulté technique particulière, il doit être fait doucement et peut être réalisé soit sous anesthésie locale soit sous anesthésie générale. Le choix me revenait.
J’ai opté pour une anesthésie générale pour éviter de ressentir ou de voir quoique ce soit.
L’intervention a duré dix minutes, mais j’ai passé toute la journée à pleurer : j’avais perdu ma petite fille pour toujours. C’était une fille, j’en suis sûre, je l’aurais appelée Amira.
